sábado, 17 de enero de 2009

MON PÈRE EST UN COLLABO

*       Mon père est un collabo

 

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De nombreux fils et filles d'écrivains compromis ont écrit sur la difficulté à porter l'ombre paternelle.

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Romanou témoignage ? La question se pose souvent en ces termes aux fils et filles de collaborateurs qui décident d'écrire pour dire la difficulté qu'ils ont eue à élucider et à accepter leur filiation. Roman ou témoignage ? Dans Ramon, qui déroule ses sortilèges sur le mode biographique, Dominique ­Fernandez rap­pelle qu'il a tour à tour choisi l'une et l'autre forme. « J'ai entrepris, dans les deux romans L'École du Sud et Porfirio et Constance, de raconter sous une forme fictive l'histoire de Ramon Fernandez, non pas à la justifier, mais à l'expliquer, à tâcher de comprendre comment un homme aussi intelligent et désintéressé avait pu s'engager auprès des nazis. »

Fils de Claude Jamet, intellectuel et journaliste français condamné à trois ans de prison à la Libération pour ses articles collaborationnistes parus dans La France socialiste, Notre Combat et Révolution nationale, Dominique Jamet a lui aussi varié ses angles d'attaque. Nous avons écrit cet automne tout le bien que nous pensions d'Un traître (Flammarion, 2008), le roman dans lequel il a tenté d'éclairer les raisons pour lesquelles certains jeunes Français s'étaient fait les complices des nazis pendant la guerre.

Dans Un petit parisien (Flammarion, 2000), Dominique Jamet s'était soumis plus directement encore à l'épreuve de la corne de taureau en évoquant l'aveuglement de son géniteur, normalien et pacifiste prêtant sa plume à des journaux contrôlés par les nazis jusqu'à la fin de la guerre.

Du socialisme au fascisme

En retraçant cet itinéraire du socialisme au fascisme, Jamet et Fernandez trouvent fatalement des circonstances atténuantes à leur père, qui n'étaient ni l'un ni l'autre des salauds chimiquement purs. Le fils de Ramon Fernandez rappelle d'ailleurs qu'en 1940, l'anglophilie de son père a failli le faire passer au Royaume-Uni. Une légende ? On a dit la même chose de Maurras et Daudet : il paraît que le général de Gaulle les attendait. Dans le triangle Paris- ­Londres-Vichy, les flux idéologiques se sont croisés de manière souvent étrange : on a vu des antiracistes dans la collaboration et des antisémites dans la Résis­tance, ainsi que l'a montré Simon Epstein dans Un paradoxe français (Albin Michel, 2008). Des anciens de la Cagoule et de l'Action française à Londres, des dreyfusards et des francs-maçons à Vichy.

On ne peut décidément pas comprendre ces années marquées par tant de hasards dramatiques, tant de rencontres inouïes et tant d'événements inédits avec des schémas manichéens : tant pis pour Bernard-Henri Lévy et son Idéologie française. Outre Dominique Fernandez et ­Domi­nique Jamet, le romancier Pascal Jardin, l'historien Jean-Pierre ­Azéma, l'essayiste Jean-François Revel, l'historien Emmanuel Le Roy Ladurie et l'académicien ­Frédéric Vitoux ont essayé de comprendre l'ambiguïté du dévoiement de leur géniteur. Dans L'Ami de mon père (Seuil, 2000) , ce dernier a choisi la voie romanesque de l'allusion et du reflet pour évoquer le destin de Pierre Vitoux, journaliste au Petit Parisien et à Je suis partout, condamné pour « intelligence avec l'ennemi » en 1944. La fiction fut également la ­forme retenue par Marie Chaix, fille de Jacques Beugras, un industriel lyonnais devenu le bras droit de Doriot sous les orages d'acier de Sigmaringen, pour peindre ­cette tragédie familiale dans Les Lauriers du lac de Constance (Seuil, 1974). Ce passé si lourd à porter, sa sœur Anne Sylvestre, l'interprète des Fabulettes, s'en est déchargée à la même époque dans une chanson intitulée Une sorcière comme les autres :

« Quand vous jouiez à la ­guerre

Moi je gardais la maison

J'ai usé de mes prières

Les barreaux de vos prisons

Quand vous mourriez sous les bombes

Je vous cherchais en hurlant

Me voilà comme une tombe

Avec tout le malheur dedans. »   Dominique Fernande a enquêté sur le destin énigmatique de son père, Ramon Fernandez, grand critique littéraire, qui adhéra au parti de Jacques Doriot. Un livre d'une lucidité et d'une sensibilité admirables.

5 août1944. Alors que Paris est dans l'attente de sa libération, l'église Saint-Germain-des-Prés est le théâtre d'une singulière cérémonie funèbre. Ramon Fernandez, que l'on porte en terre, est tout à la fois l'un des plus grands critiques de son temps et un écrivain très controversé en raison de son attitude depuis 1940. L'assistance reflète la dualité du personnage. D'un côté le monde de la collaboration, Drieu la Rochelle en tête ; de l'autre de grandes figures de la résistance intellectuelle, au premier rang desquelles François Mauriac.

Dominique Fernandez, alors âgé de quinze ans, qui menait le deuil ce jour-là, n'a cessé d'être hanté par le destin de ce père broyé par l'Histoire, et qu'il n'a cessé d'aimer. Comment admettre l'aveuglement d'un homme qui, après avoir partagé l'amitié de Gide, de Bernanos, de Mauriac, de Saint-Exupéry, de Paulhan et de Raymond Aron, parut tout à coup sembler préférer la compagnie de Doriot et de ses affidés en chemises bleues ? Depuis plus de soixante ans, la question taraude l'auteur de Porporino, et c'est pour essayer de comprendre qu'il est parti à la recherche de l'être extraordinairement complexe auquel il doit le jour.

« Ni hagiographie ni règlement de comptes », son livre repose d'abord sur une formidable enquête, conforme en tout point aux règles de la recherche historique. N'ayant rien négligé, même ce qui parfois le blessait, Dominique Fernandez retrace la carrière d'un enfant prodige, de sa naissance au sein d'une famille mexicaine peuplée d'aventuriers hauts en couleur, à sa mort dans le Paris glauque de la fin de l'Occupation. À ses débuts, Ramon Fernandez fait songer à l'un de ces « fils de roi » célébrés par Gobineau. Tout lui sourit. Dès 1923, il collabore à LaNouvelle Revue française, peu après, il anime les célèbres décades de Pontigny et entre au comité de lecture des éditions Gallimard. En 1926, son premier essai, Messages, le classe au tout premier rang de la critique. Jusque-là on envisageait l'œuvre sous un angle exclusivement statique. Tout autre est la méthode de ce novateur qui, dans une vision dynamique, privilégie la démarche intellectuelle de l'auteur, n'hésitant pas à faire appel à la philosophie, à la sociologie, voire à la politique. Bientôt, Balzac, Molière et Gide bénéficieront de cet éclairage décisif. En vérité, Ramon Fernandez ne sépare guère la littérature et la vie. Il n'est pas de ces exégètes austères enfermés dans une tour d'ivoire. Au volant de sa Bugatti, il bat des records de vitesse. Introducteur du tango en France, il est couvert de femmes. Fondateur en 1932, avec Emmanuel Berl, de l'hebdomadaire de gauche Marianne, dont il sera le critique, il atteint le sommet de la réussite en obtenant en décembre de la même année le prix Femina pour son roman Le Pari. Puis, soudain, sans explication apparente, ce pur intellectuel prend une direction qui surprend avant de scandaliser. Au lendemain du 6 février 1934, ce socialiste humaniste vire vers une gauche radicale, allant jusqu'à écrire à Gide : « Vous êtes communiste et je ne le suis pas encore. » Mais cette embardée sera de courte durée. Dès avril 1934, il rompt bruyamment avec les organisations littéraires progressistes qu'il juge noyautées par le Parti communiste. Deux ans plus tard, il prend un virage encore plus sidérant lorsqu'il adhère au Parti populaire français de Jacques Doriot, un ancien dirigeant communiste devenu le chef de file d'un courant dérivé du fascisme. Il restera dans cette orbite jusqu'à la fin de la guerre, c'est-à-dire à une époque où le « chef » prônait un alignement de la France sur le Reich.

À s'en tenir à une analyse classique, l'itinéraire est inexplicable. Et d'autant plus que, longtemps, Ramon Fernandez continuera de collaborer à Marianne, fera l'éloge de Bergson à sa mort, en 1941, publiera en 1943 un Proust aussi pénétrant que mémorable, et ira même régulièrement prendre place dans le wagon de queue du métro réservé aux Juifs. Pour tenter de voir clair, il fallait donc aller plus loin, appliquer en somme à ce critique hors pair sa propre méthode, autrement dit ne pas séparer l'homme de l'écrivain, et « admettrela part de l'invisible dans une vie ». Dominique Fernandez l'a compris, d'où l'éclatante réussite de son livre. Dans la personnalité de Ramon, il distingue une sorte de faille dont l'origine pourrait bien avoir été ses rapports avec sa mère. Intelligente et dominatrice, journaliste de mode très lancée, elle semble avoir eu sur son fils une influence déterminante, pour le meilleur et pour le pire. Sans doute a-t-elle facilité son insertion dans la société parisienne, mais en même temps elle l'a empêché de devenir adulte, d'acquérirune indépendance financière. Jamais Ramon Fernandez n'aura de « place définie dans la société, ni de revenus stables ». Aux yeux de Dominique Fernandez, cette situation incertaine joua un rôle déterminant dans l'échec du couple de ses parents. Tout le démontre : en la personne de Liliane Chomette, épousée en 1926, Ramon Fernandez pensait avoir trouvéle point fixe de son existence. Issue d'un milieu modeste, boursière, reçue première à l'École normale supérieure de Sèvres et à l'agrégation de lettres, cette intellectuelle exigeante était son exacte antithèse, aussi réfléchie et réservée qu'il était impulsif et fantasque. En théorie, ils auraient pu se compléter. En fait, ils se détruisirent et ce naufrage précipita l'auteur de Messages dans une errance politique fatale.

Peut-être sexuellement ambivalent (Dominique Fernandez explore avec honnêteté la « piste homosexuelle » fondée essentiellement sur une confidence tardive d'Aragon), Ramon Fernandez était surtout le plus impossible des maris, découchant sans cesse, dilapidant l'argent du ménage en dépenses aussi futiles qu'inconsidérées. À ce train-là, la vie conjugale devint vite un enfer. Quelques années avant la guerre, le couple se sépara, et tout porte à croire qu'en dépit de ses infidélités Ramon Fernandez ne se remit jamais de cette rupture.

Le remède sera, pour son infortune, l'action politique. Depuis le conflit de 1914-1918, durant lequel sa mère l'a dissuadé de s'engager, Fernandez éprouve un complexe d'infériorité vis-à-vis de ceux qui se battent, quel que soit leur camp. « Seul, en quête d'une famille, désireux de recommencer sa vie, impatient de se doter d'un nouveau système de pensée, prêt en somme à la première sottise », il se jette alors littéralement dans les bras de Doriot. Parmi les intellectuels, s'il n'est pas le seul à faire ce choix aberrant - Drieu, Benoist-Méchin, Jouvenel, Fabre-Luce, entre autres, prennent une direction identique - il se distingue par la vigueur de son engagement, jusqu'à être une sorte de ministre de la Culture du « Grand Jacques ». Pendant la guerre, cette option l'entraînera beaucoup plus loin encore. « Je souhaite d'être commandé », avait-il avoué en 1939.

À lire Dominique Fernandez, l'impression d'un véritable écartèlement s'impose avec force. Ramon Fernandez ne fut pas, loin s'en faut, le seul homme de gauche tombé dans la collaboration intellectuelle. Mais il fut l'un des rares à être resté authentiquement et étrangement fidèle à ses premiers engagements, comme l'atteste son flamboyant plaidoyer en faveur de Proust, écrit à une époque où l'éloge d'un auteur juif et homosexuel impliquait quelques risques. Les derniers mois de son existence donnent la clé de son comportement en forme de défi au sens commun. Alors même qu'il jetait sa dernière bouteille à la mer, sachant bien que son essai sur le romancier d'À la recherche du temps perdu était son seul moyen de se racheter aux yeux de la postérité, Ramon Fernandez se suicidait lentement mais sûrement, forçant sur l'alcool, négligeant toute hygiène de vie, comme s'il pressentait que viendrait vite le moment où on lui demanderait des comptes et où il ne pourrait s'expliquer. Même si - point essentiel pour son fils - il ne versa jamais dans l'antisémitisme comme Brasillach, et ne dénonça personne : « Un enfant a le droit de regarder sans honte le visage de son père mort si celui-ci s'est fourvoyé seulement en pensée. »

Le livre de Dominique Fernandez est admirable de lucidité, de sensibilité, d'intelligence des hommes et des situations. Au-delà d'une tragédie individuelle, il révèle celle d'une génération. Dans L'Amant, Marguerite Duras, amie de Ramon et de sa seconde épouse, écrira : « Collaborateurs, les Fernandez. Et moi, deux ans après la guerre, membre du PCF. L'équivalence est absolue, définitive. C'est la même chose, la même pitié, le même appel au secours, la même débilité du jugement, la même superstition disons, qui consiste à croire à la solution politique du problème personnel. »



 

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